Une histoire du vote en France Les expériences médiévales Xe – XIVe siècle

Ce texte est le premier d’une série thématique “L’histoire du vote”, du Moyen Âge à nos jours. Une façon de prendre du recul sur les procédures que nous nous fixons pour nos choix collectifs et qui ont été adaptées au fil des siècles en fonction des enjeux de nos sociétés et de l’évolution des recherches sur théorie du vote.

Arthur Messi

Professeur d’histoire-géographie à Paris

Pour beaucoup, les paysans français du bas Moyen Âge s’apparentent à des hommes rustres, incultes et belliqueux. Cette image d’Épinal est pourtant largement récusée par la recherche historique qui insiste au contraire sur l’implication politique des habitants des communes rurales et leur volonté collective de vivre en paix. Entre le Xe et le XIVe siècle c’est même au sein des campagnes que la France connaît ses premières expériences de vote, visant notamment à assurer le fonctionnement pacifique des communautés. En effet, à cette époque, le seigneur – si prestigieux soit-il – ne peut pas tout, encore moins seul : le paysan médiéval reste indispensable à l’administration de sa commune.

Les recherches font état de situations diverses selon les territoires. Le seul élément de convergence notable entre les multiples pratiques de vote demeure l’importance d’être
propriétaire (synonyme d’enracinement ancien) et l’exclusion des femmes. Ainsi, en Languedoc, les hommes prennent l’habitude de se réunir sur la place du village pour traiter des affaires publiques. Les modalités de leurs discussions restent peu connues mais certains éléments sont avérés : primauté des chefs de famille, disposition empirique des participants, vivacité des débats voire violence en cas de contentieux. La ville d’Avignon (Vaucluse) emploie un système électoral hybride associant tirage au sort et vote pour désigner ses consuls (dirigeants de la commune). Dans un premier temps des cartes sont distribuées aléatoirement aux électeurs. Toutes sont vierges sauf quatre. Ceux qui tirent ces quatre cartes peuvent alors choisir chacun un autre électeur: ces huit hommes forment un corps de « grands électeurs » qui se réunit à huis clos pour élire les futurs consuls. Ils ne peuvent cependant pas sélectionner un membre de leur famille ou du corps des électeurs. Tel procédé, expression d’une crainte des intrigants ou des ambitions oligarchiques de certains riches bourgeois, est typique des systèmes électoraux médiévaux.

Attention toutefois à ne pas généraliser le cas avignonnais. Nombre de communes ne connaissent que l’acclamation publique comme mode de scrutin. Le vote par mouvement est également pratiqué (assis/debout, déplacement d’un côté ou de l’autre de la salle/place). Au XIIIe siècle, à Pézénas (Hérault), c’est par le dépôt de boules dans des urnes que sont prises des décisions importantes. À partir des XIVe – XVe siècles cette culture municipale féconde se délite peu à peu. L’enrichissement des bourgeois tend à les éloigner des préoccupations de la majorité des habitants. Surtout, le cadre étatique qui se met en place apparaît comme un moyen plus efficace pour résoudre les différends locaux, parfois depuis longtemps enlisés. Des élections continuent certes de se tenir pour nommer les représentants des communautés. Pourtant, à mesure que s’enracine l’État technico-administratif princier, ces derniers deviennent de simples relais du pouvoir central.

Sources :

  • Monique Bourin, Vivre au village au XIe et XIIIe siècle, Temps actuels, 1984, 208 p.
  • Monique Bourin, Villages médiévaux en Bas-Languedoc. La Démocratie au village –
    Villages médiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d’une sociabilité (Xè-XVIè siècles) – Tome
    2, L’Harmattan, 2000, 433 p.
  • Pierre Michaud-Quantin, Universitas, expression du mouvement communautaire dans le
    Moyen Age latin, Paris, Librairie philosophique Vrin, 1970, 360 p.